BATAY OUVRIYE 22 novembre 2000
Au mois d’octobre 2000, Batay
Ouvriye contactait le Haïti Support Group, War on Want (Angleterre), le Réseau-Solidarite
de France et divers autres groupes en vue d’une campagne de soutien aux luttes
des travailleurs de Guacimal S.A. dont les ouvriers fournissent la
matière première nécessaire à la fabrication de la liqueur COINTREAU. A
jour, cependant, la situation dans cette institution demeure identique - sinon
pire, dans la mesure où la direction, au lieu de se ranger sous couvert de la
loi, a préféré user de toutes les combines pour se disculper d’une amélioration
même minimum des conditions de travail et ainsi continuer à jouir impunément de
l’exploitation faramineuse de cette masse laborieuse. Batay Ouvriye fournit ici
une mise à jour de ces luttes.
Guacimal, St Raphaël :
Le mardi 21 novembre 2000, le superviseur Jean-Marie St
Fleur, revenu des bureaux centraux de l’entreprise Guacimal S.A. au
Cap-Haïtien, s’est réuni avec les neuf gardiens de la plantation.
Immédiatement, une rumeur s’est répandue: ordre aurait été passé pour un
passage à tabac en règle, la semaine prochaine, de tout ouvrier syndiqué à
velléité gréviste. Ce bruit est d’autant plus alarmant qu’il fait suite à une
série de persécutions qui a accompagné la mise sur pied de ce syndicat.
·
Aussitôt cette constitution et sur présentation
de la liste de revendications du Syndicat (3 octobre 2000), la Direction de
Guacimal S.A. avait expédié Juge de Paix et Police rurale mettre fin au
mouvement revendicatif. Seule la présentation claire de la légalité et de la
justesse de leurs doléances avait pu freiner leurs menaces d’arrestation et de
coups.
·
Dans un deuxième temps, cette Direction
contactait le Ministre des Affaires Sociales et du Travail pour qu’elle expédie
une délégation de haut niveau dans la plantation contester la validité du
syndicat. Arrivée sur les lieux les 25 et 28 octobre, celle-ci constatait une
certaine confusion au sein des membres du syndicat où figuraient cueilleurs et
métayers (telle qu’était en fait la composition des ouvriers de
l’établissement) ; la délégation leur faisait la difficile exigence du
remaniement du Comité Directeur du Syndicat comme pré-condition à toute action.
Question, encore une fois, de temporiser l’échéance d’affrontement. En dépit de
la hauteur du défi, en toute célérité, le Syndicat obéissait à cette injonction
la semaine même. Le 4 novembre la composition remaniée du comité était
communiquée au Ministère.
·
Pendant ce temps circulait une rumeur de
corruption au sien des gardiens de la plantation. Ceux-ci, convoqués au
Cap-Haïtien, auraient été mis en garde contre toute forme de collaboration avec
le syndicat. Deux d’entre eux auraient même touché une forte somme en vue de
briser le syndicat, bruit qui se répandait tel un feu de paille : « démantèlement du syndicat !».
·
Tout au cours du mois de novembre ces
persécutions n’ont eu de cesse, provenant particulièrement du superviseur
Jean-Marie St Fleur qui interdisait le travail aux membres affiliés du
syndicat. Le 16 novembre, par exemple, St. Fleur interpellait un ouvrier du bas
de l’arbre dont celui-ci cueillait les fruits : « fout tes pattes à terre »,
lui jetait-il, en y ajoutant une
invitation à se battre... Il faisait suivre cette agression de la fulgurante
déclaration anti-syndicale qui suit – « C’est ça, vous vous prenez
maintenant pour des ayants droit, vous vous croyez aux commandes… Sachez qu’on
n’a jamais vu d’illettrés diriger des personnes cultivées. Le syndicat est
composé d’ignorants. La seule chose qui lui donne vie est la politique
étrangère ».
Dans cette même veine,
depuis environ deux semaines, M. St Fleur empêche aux camionneurs de collecter
les oranges cueillies par les ouvriers syndiqués, les pénalisant ainsi de leur
participation au syndicat. Les camions sont uniquement dirigés à un périmètre
délimité (« haut Guacimal ») où oeuvrent les gardiens, les quelques
ouvriers qu’ils ont pu soudoyer et parfois des personnes étrangères à la
plantation ! A noter que les neuf gardiens ne cueillaient pas par le passé
– il s’agit là d’une initiative antisyndicale.
Le Syndicat ne se
laisse pas intimider. D’autant qu’il continue à souffrir de violents abus aux
droits dont ses membres devraient légalement jouir. La famille de Mme Liciane
Desarmes, par exemple, décédée après de nombreuses années de travail dans la
plantation, n’a pas touché la moindre indemnisation- pension, tel que cela est stipulé par la loi. Edanyo St. Fleur
qui vient de prendre sa retraite n’a reçu qu’une pitance comme pension.
Lundi prochain, 27
novembre, le Syndicat est donc décidé à faire valoir ses intérêts par une nette
cessation de travail et l’exigence d’une rencontre avec la direction.
Rappelons qu’à date jamais la direction elle-même n’a consenti a rencontrer le
syndicat – en ce 22 novembre même, d’ailleurs, elle a refusait de recevoir la
notification de cette décision des mains des délégués syndicaux rendus au
Cap-Haïtien.
Guacimal, Madeline :
De même qu’à St Raphaël, la Direction a ici aussi rusé
pour retarder l’échéance de sa mise en
règle avec les termes de la loi. En dépit du déferlement d’un puissant
mouvement de solidarité internationale et du passage, début novembre, d’un
émissaire de Cointreau (un certain « Morineau » qu’on apprenait plus
tard être directeur des achats chez Cointreau - aucun dialogue n’a été possible
avec lui car son bref tour de l’usine s’opérait sous escorte patronale…), la
plus petite amélioration n’a pas été apportée au sort des ouvriers. Au
contraire, tout comme à St Raphaël, les dirigeants de l’entreprise semblent
déterminés à leur faire payer le prix de leur affiliation syndicale.
Ainsi :
.
·
Durant la semaine du 20 novembre, il a été décidé
d’interdire aux ouvriers la moindre absence. Traditionnellement, ce travail
était transmis de père à fils, mère à fille, pratique graduelle qui s’opérait
par le remplacement, en période de maladie, des travailleurs par un de leurs
enfants. Non seulement cette pratique ne menaçait en rien la position établie
des ouvriers, mais de plus la paie de la journée était aisément partagée entre
remplaçant et remplacé. A présent, le superviseur Philippe Mompoint déclare que
de telles pratiques ne seront plus tolérées ; les remplaçants devront être
« diversifiés » - si l’ouvrier absent est ainsi remplacé un jour, le
lendemain il le sera par une toute
autre personne, parfois même étrangère à l’usine ! Stratégie très claire
d’aménagement d’une force de travail alternative, surtout qu’à cette usine
n’œuvrent que seize femmes et seize hommes. Ce qui leur défend, de fait, la
moindre absence / participation éventuelle à des rencontres de coordination
avec le Syndicat de St. Raphaël …
Cette situation est
particulièrement pénible pour deux ouvriers, Mompoint Bernard et Eva
Petit-Frère, malades de longue date et qui se voient de la sorte
inéluctablement écartés de leur position à l’usine.
·
Le parallèle entre la formation de groupes de
travail « jaunes » à St Raphaël et Madeline n’est pas fortuit.
L’ensemble du tableau de persécution antisyndical est composé de ces
parallèles.
o
Contestation/rejet du Comité Directeur initial –
Par une série de manœuvres parfaitement déloyales, la Direction de l’usine a
prohibé au syndicat le coordinateur général de leur choix, M. Richemin Milfort,
employé de longue date. Alléguant que celui-ci ne relevait pas de leur
direction mais plutôt du camion chargé de l’élimination des déchets, elle
renvoyait le cas au Ministère des Affaires Sociales (région Nord) qui,
parfaitement ralliée à la cause du patronat, concluait en sa faveur. Un bref
revers de la situation provenant d’une éclatante déclaration contraire signée
du propriétaire du camion était à nouveau renversé le lendemain par une
tractation clandestine immédiate qui produisait un étonnant nouveau document en
faveur de la direction et signé par toutes les parties concernées. Ainsi, M.
Richemin Milfort était effectivement remplacé de son poste au Comité Directeur
du Syndicat et les pourparlers replacés à l’ordre du jour après un délai
d’environ un mois.
o
Au cours de deux séances de négociation tenues à
la fin du mois d’octobre, la Direction consentait apparemment à la plupart des
demandes d’amélioration des conditions de travail des ouvriers et fournissait
sur le champ les couteaux, gants et cache-nez qui étaient réclamés de longue
date à l’usine. Ce matériel provenait des excédents des commandes à destination
de l’usine Marnier-Lapostolle (où il a d’ailleurs fait défaut, suscitant moult
réactions de protestation). A la
demande des ouvriers de Madeline de savoir pourquoi ils ont du tant attendre
alors que ce matériel semblait être à portée de main, la Direction répondait
cyniquement « puisqu’il n’y avait pas encore de syndicat… ».
o
Le syndicat avançait la revendication d’un
ajustement de 80 centimes sur chaque caisse d’oranges traitées. La direction
tournait cette proposition en dérision en offrant un maximum de 5
centimes !
o
Depuis lors, strictement rien n’a été
entrepris à l’usine de Madeline, les promesses de réfection des toilettes,
douches, bâtiments… sont restées lettre morte.
A Madeline, comme à St
Raphaël, le Syndicat est à bout de patience et a signifié à la direction ainsi
qu’au Ministère des Affaires Sociales sa détermination de trouver réponse à ses
justes revendications . A cet effet un arrêt de travail est projeté dès la
semaine prochaine, le lundi 27 novembre 2000.
A cette phase du
combat, une coordination précise et constante avec le syndicat de St Raphaël
est indispensable. Comme nous l’avons vu, cependant, cette démarche coûte cher
aux ouvriers en absence à l’usine et déplacements lointains.
§
Les responsables
directs de ces conflits tranchants se nomment Nonce et Daniel Zéphir.
Dirigeants d’entreprise incontournables dans la région du Cap Haïtien,
particulièrement dans le domaine de l’agro-export, vu l’âge avancé de leur
oncle, Jacques Novella (citoyen français, propriétaire des Établissements
Novella traditionnellement ancré dans le commerce du café mais actuellement
redirigé dans divers domaines, notamment l’orange amère), ces deux
esclavagistes lui ont succédé dans la gestion de l’entreprise. Tous deux, par
leur expérience aux Établissements Novella, héritent d’une riche expérience
dans le mépris absolu des lois haïtiennes.
En plus d’obéir aux
réactions viscérales ainsi léguées, ils sont aussi guidés par les impératifs du
lucratif commerce de devises actuellement en cours en Haïti. En effet, quand la
maison Marnier-Lapostolle (Grand Marnier) ordonnait à Daniel Zéphir le
règlement du conflit qui traînait dans cette entreprise depuis plus d’un an
(1998-1999), le réexpédiant sur en Haïti à peine deux jours après son départ à
Paris pour des vacances d’un mois, celui-ci s’arrangeait pour retenir $US
0.20 (cinq gourdes) par jour sur chaque journalier et environ la même somme
sur les cueilleurs dont il prélevait $US 0.01 (0.25 gourdes) sur chaque
caisse d’orange – ceux-ci cueillent en moyenne vingt caisses par jour en
saison. A raison de vingt centimes de dollar américain par jour sur
cent-cinquante ouvriers, monsieur Zéphir s’octroyait ainsi la jolie somme d’environ
$US 10.950,00 par an (0.20x150x365).
Mais au bout du compte,
ces messieurs oeuvrent pour ces grosses boites multinationales que sont Cointreau
et Grand Marnier. C’est d’eux qu’ils reçoivent leurs ordres, ils sont au
service de ces géants des produits de luxe internationaux. D’où la complexité
de ces conflits qui, dans une imagerie sidérante, mettent en relief les
disparités aberrantes d’une industrie de la « globalisation »
moderne.
§
Dans cette situation où l’intégrité physique des
syndicalistes est menacée, nous encourageons vivement tous ceux qui se sentent
outragés par ces injustices criantes d’écrire (le cas échéant, une fois de
plus) aux dirigeants de ces multinationales qui détiennent droits de vie et de
mort sur les ouvriers qui triment à la fabrication de la liqueur Cointreau,
ainsi qu’aux frères Zéphir.
Ø
M. Pierre Cointreau, Président, Société
Cointreau, Carrefour Molière, 49124 St BARTHELEMY D'ANJOU
Ø
Dominique Hériard Dubreuil, Groupe Rémy
Cointreau, 152, avenue des Champs-Élysées, 75008 Paris, France
Ø Cointreau, One World Trade Center, 107th Floor, New
York, NY 10048, phone 212-524-7000, fax
212-524-7016, Email : joelle.jezequel@remy-cointreau.com
Ø
Daniel et Nonce ZEPHIR – Directeurs, Société
Agricole Produits Guacimal S.A., BP 53, Cap-Haïtien, Haïti
Merci de porter votre message de solidarité à
l’attention de Batay Ouvriye par copie conforme :
Ø
batayouvriye@hotmail.com
Rappelons les modestes revendications (qui
n’incluent aucun appel au boycott) des deux Syndicats, de St. Raphaël et
Madeline:
·
$US 0.80 (20 gourdes) par caisse d’orange
cueillie ou traitée ;
·
Équipement nécessaire au travail (gants
appropriés pour les coupeurs d’orange – l’acide est très nocif et les gants
fournis bien trop fins-, casques de prévention contre les guêpes pour les
cueilleurs, bottes, échelles…)
·
Respect des prescrits de la loi concernant
congés, pensions, paiement des heures supplémentaires, toilettes, douches,
salle de repos, services médicaux, règlements intérieurs…
·
Respect des droits syndicaux.
***En
1999, le résultat net de Cointreau était de près de 55 millions de francs pour
un chiffre d'affaire de 753 millions.